Intervention de M. Ali Benflis devant le Congrès régional du Parti à Ouargla

Intervention de M. Ali Benflis devant le Congrès régional du Parti à Ouargla

Ouargla, le 28 mai 2015

 

Monsieur le président du congrès régional,

Messieurs les membres du bureau du congrès régional ;

Mesdames et Messieurs les délégués ;

Mesdames et Messieurs les militantes et militants de Talaiou El Houriyet ;

Mesdames et Messieurs,

 

Comment pourrais-je entamer cette intervention que vous avez eu l’obligeance de me permettre de faire devant vous sans vous exprimer toute ma sensibilité à la qualité de l’accueil que vous nous avez réservé et à toutes les marques de fraternité que vous nous témoignez depuis notre arrivée parmi vous ? Vos traditions d’accueil et d’hospitalité sont connues et appréciées ; mais à chacun de mes séjours dans cette région belle, généreuse et fière, j’en découvre de nouvelles façades qui ne me surprennent pas et qui, bien plutôt, me renseignent, chaque fois, un peu plus, sur l’enracinement millénaire de ces valeurs auxquelles vous restez si fidèlement et si fermement attachés : les valeurs d’accueil, les valeurs d’écoute attentive et les valeurs de dialogue ouvert et disponible. A votre rencontre, vos visiteurs n’ont pas le sentiment d’avoir quitté momentanément une famille puisqu’ils en retrouvent une auprès de vous qui les  entoure de son affection et de tous les témoignages d’une fraternité chaleureuse et sincère.

Si l’Algérie est notre grande famille, cette partie d’elle-même en offre l’une des plus belles images.

Nous tenons donc, à vous remercier du fond du cœur pour toutes les attentions et les sollicitudes dont vous nous entourez et à vous dire toute notre gratitude pour votre accueil qui nous touche au plus profond de nous-mêmes.

Comment pourrais-je aussi entamer cette intervention devant vous sans m’adresser directement à tous les responsables de notre parti dans cette région pour les féliciter pour un travail bien fait. Vous avez réussi à faire de la présence de Talaiou El Houriyet, ici, une réalité indéniable, une réalité avec laquelle il va falloir compter et une réalité prometteuse. La tenue de ce congrès régional en des temps record et dans des délais que beaucoup croyaient impossibles à tenir en est l’illustration la plus éclatante et la plus catégorique. Cela vous a coûté beaucoup d’effort et de sacrifices que nous mesurons et que nous apprécions à leur juste valeur.

Ce congrès régional ne se tient pas seulement dans le temps qui lui a été imparti. Il se tient aussi dans d’excellentes conditions qui augurent toutes du succès qui lui est promis. Vous-même, monsieur le président et les membres du bureau qui vous entourent, tous les coordinateurs de Talaiou El Houriyet à l’échelle des wilayates, des dairates et des communes ainsi que l’ensemble de ses militantes et de ses militants dans cette région ont pris part à ce qui s’annonce déjà comme un autre succès pour notre parti. Votre congrès régional n’est pas une affaire organique routinière et banale. Il marque le point de départ d’un nouveau projet politique qui se veut grand, ambitieux et prometteur non pour un parti mais pour l’Algérie toute entière pour laquelle il a été conçu et au service de laquelle il est destiné.

Comment pourrais-je enfin entamer cette intervention devant vous sans réserver une appréciation franche et sincère aux délégués à ce congrès régional et au congrès constitutif. Vous avez été investis de la confiance de nos militantes et de nos militants dans cette région ; vous êtes leurs messagers fidèles et loyaux ; vous êtes les porteurs de ce qu’ils attendent et de ce qu’ils veulent faire de notre parti.

Vous aurez la mission bien lourde de les représenter de la meilleure manière au congrès constitutif de notre parti. Et un congrès constitutif est toujours une date marquante pour toute formation politique et une étape déterminante pour le cours qu’il va suivre. Je sais que la confiance dont vous avez été investie est méritée ; et je suis convaincu que vous assurerez la représentation de cette région aux assises constitutives de notre parti à la satisfaction de tous vos mandants.

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs.

Le grand sud de notre pays fait l’actualité depuis quelques années. Il occupe l’espace médiatique national. Il est au centre des inquiétudes et des préoccupations de toutes nos concitoyennes et de tous nos concitoyens.

Partout où je me rends et à l’occasion de toutes mes rencontres et de mes discussions je suis régulièrement interrogé : « Comment vont les nôtres dans le grand sud du pays ? Que veulent-ils ? Et pourquoi les réponses à leurs problèmes tardent-elles à venir ? »

A toutes ces questions j’ai répondu comme je réponds devant vous aujourd’hui :

  • Les nôtres dans le grand sud du pays ne sont pas au mieux ; car tout comme l’ensemble des algériennes et des algériens ils subissent un déni de leur citoyenneté ; ils vivent les affres de la marginalisation et de l’exclusion ; leurs aspirations à une vie décente son ignorées ; leurs droits politiques, économiques et sociaux sont bafoués.
  • J’ajoute dans ma réponse que les nôtre dans le grand sud ne sont pas au mieux car ils sont privés des bienfaits d’un développement économique et social équilibré, cohérent et harmonieux ; et que plus que leurs sœurs et leurs frères ailleurs dans le pays, ils souffrent des crises multiples et aigues de l’emploi, de la santé, du logement, de l’éducation et des transports.
  • Je poursuis dans ma réponse que les nôtres dans le grand sud du pays ne sont pas au mieux car sont comme l’Algérie est un pays riche habité par un peuple pauvre, le grand sud du pays est une région riche qu’habitent des damnés de la terre ; et la vérité est qu’en effet l’Algérie et votre région sont suffisamment dotées en capacités humaines et ressources matérielles pour vous offrir autre chose que ce quotidien fait de précarité, de privation et de besoins vitaux insatisfaits.
  • Et je conclus ma réponse aux questions qui me sont posées en relevant que si les notres dans le grand sud de notre pays ne sont pas au mieux, cette situation ne durera pas. Car les réponses à leurs problèmes existent ; elles sont à portée de nos mains ; il ne s’agit pas de recette miracle à trouver, ni d’une baguette magique à chercher. Il suffit d’une volonté politique dont les pouvoirs publics sont dépourvus ; il suffit de faire le choix de politiques publiques cohérentes, ciblées et performantes ; et par-dessus tout il suffit de vous écouter, de se concerter avec vous et d’entretenir un dialogue permanent avec vous sur tout ce qui se décide pour vous et en votre nom.

Si la volonté politique existait, si la citoyenneté était respectée dans tous ses attributs, si vos médiations politiques, économiques et sociales légitimes, représentatives et crédibles n’avaient pas été remplacées par des médiations clientélistes et rentières, si l’on vous écoutait un peu plus, que l’on vous associait à la prise de décisions qui vous concernent et si les politiques publiques dont vous êtes les destinataires intégraient effectivement vos attentes, vos préoccupations et vos véritables besoins, Ghardaïa ne vivrait pas une crise qui a pris la dimension d’une tragédie nationale.

Oui ! Ce que vit Ghardaïa est une tragédie pour la nation ; oui ce qui vit Ghardaïa est une plaie ouverte sur le corps de la nation ; oui le sang qui coule à Ghardaïa est une hémorragie dans le corps de toute la nation.

Face à cette tragédie, le régime politique en place n’a pas trouvé mieux à faire que d’adopter la politique de l’autruche et il a enfoncé sa tête dans le sable pour ne plus entendre vos cris de détresse et vos appels à l’aide ; il a parié sur la banalisation d’une crise qui n’est pas une crise banale, conjoncturelle et passagère ; il a préféré misé sur le pourrissement en espérant qu’il conduise à l’essoufflement.

Mais près de trois années après, la tragédie de Ghardaïa est toujours là sous nos yeux incrédules à la vue d’un régime politique qui semble s’en accommoder et qui la traite par l’ignorance et la désinvolture.

A travers la tragédie de Ghardaïa, apparaissent de manière flagrante – me semble il- toutes les tares et tous les échecs du régime politique en place dans notre pays.

Permettez-moi de m’en expliquer devant vous.

  • Premièrement la tragédie de Ghardaïa est l’un des révélateurs des faillites de ce régime politique. Ce système politique s’est construit et a perduré au moyen de son caractère totalitaire. Ce système croit à tort qu’il est le seul en position et en capacité de décider de ce qui est bon ou mauvais pour la communauté nationale toute entière. Il impose son emprise hégémonique étouffante sur tous les espaces de libertés que la communauté nationale s’emploie à aménager en son sein. C’est de cela qu’il tient son caractère totalitaire. Si elle avait pu aménager ces espaces de libertés en fonction de ses besoins et de ses attentes, Ghardaïa ne serait pas face à la tragédie qu’elle vit aujourd’hui.
  • Deuxièmement, le régime politique en place dans notre pays s’est bâti sur le déni de la citoyenneté, sur le mépris de ses attributs naturels et constitutionnels et sur la négation des droits inaliénables qui lui sont attachés. Les communautés nationales harmonieuses se construisent d’abord sur une citoyenneté respectée. Si la citoyenneté pleine et entière y avait sa place, elle aurait épargné à Ghardaïa la terrible épreuve à laquelle elle est soumise aujourd’hui.
  • Troisièmement, le régime politique en place se croit omnipotent et omniscient. Il pense, il conçoit, il décide et applique tout de lui-même. Il a son point de vue et sa position sur tout et n’admet ni la différence ni la contradiction. Pour lui, il n’ya qu’une règle qui vaille : le sommet décide et la base exécute. Dans un tel système politique, dans une telle mentalité politique et dans une telle culture politique, il n’y a pas de place pour la consultation, pour le dialogue ou pour la concertation. Si les affaires qui la concernent directement avaient fait l’objet – en permanence – d’une telle consultation ; d’un tel dialogue et d’une telle concertation, Ghardaïa aurait évité de payer un tribut  bien lourd à la tragédie à laquelle elle est confrontée aujourd’hui.
  • Quatrièmement, tout le monde sait que nos politiques publiques pèchent par une absence de maturation, par la précipitation, par l’improvisation et par la non  performance. C’est un constat valable pour l’ensemble du pays et pas seulement pour son grand sud.

Une mauvaise gouvernance ne peut produire que de mauvaises politiques publiques ; et, en retour, des mauvaises politiques publiques sont la marque distinctive de la mauvaise gouvernance.

Une bonne politique publique est celle qui part de la réalité de la problématique qu’elle entend traiter ; une bonne politique publique est celle qui s’assure de la nature des besoins et des attentes des concitoyennes et des concitoyens ; une bonne politique publique est celle qui inclut et associe tous ceux auxquels elle est destinée, à sa conception, à sa formulation et à son exécution. Si des politiques publiques dictées n’avaient pas pris le pas sur des politiques publiques concertées, Ghardaïa aurait évité l’impasse tragique dans laquelle elle se trouve.

  • Cinquièmement, un Etat ne se grandit pas lorsqu’il laisse perdurer sur son territoire un foyer de crise et de tension. Un Etat qui se respecte ne traite pas une tragédie comme celle que vit Ghardaïa en l’ignorant, en la livrant au pourrissement et en espérant qu’elle se résorbera d’elle-même. Un Etat soucieux de son autorité et de sa crédibilité ne permet jamais qu’une partie de son territoire soit livrée à elle-même. La responsabilité des pouvoirs publics à l’égard de Ghardaïa et de nos sœurs et de nos frères qui y vivent est entière. Cette responsabilité là doit être assumée clairement et fermement.

Accepter que la communauté nationale aménage ses propres espaces de libertés, réhabiliter la citoyenneté dans ses dimensions politiques économiques et sociales, ériger l’écoute et le dialogue en instrument de gestion des affaires publiques ; redonner la primauté  aux politiques publiques concertées sur les politiques publiques dictées et ne jamais tolérer que l’Etat  abdique ses responsabilités face aux crises qui affectent son territoire, voilà me semble-t-il les jalons de la juste voie à suivre pour aider Ghardaïa à surmonter sa tragédie et pour éviter –  à Dieu ne plaise – la réédition de tragédies similaires ailleurs dans le pays.

J’ai tenu à vous parler longuement de Ghardaïa car elle ne laisse aucune algérienne et algérien insensible à l’épreuve tragique à laquelle elle est soumise.

Mais elle n’est pas la seule dans l’épreuve. Il y a aussi Ouargla qui nous accueille et qui nous rassemble aujourd’hui comme il y a eu Touggourt avant elle.

Beaucoup de ce que je viens de dire à propos de Ghardaïa s’applique à Ouargla.

En effet, à Ouargla il s’agit aussi de citoyenneté réprimée, de droits politiques, économiques et sociaux ignorés, des canaux du dialogue et de la concertation rompus et de politiques publiques erronées mais, malgré tout, imposées.

Ouargla a gagné une réputation dont elle se serait bien passée. Celle de capitale de la lutte pour les droits des chômeurs.  Et cette réputation n’est pas que nationale ; elle a dépassé les frontières du pays puisque dans le monde,  plusieurs organisations internationales se sont indignées face à la répression qui s’est abattue sur des sans-emplois revendiquant un minimum de droits.

Face à une telle situation, les questions importent plus que les réponses ; et j’ajouterai que les questions elles-mêmes contiennent les réponses qu’elles sollicitent.

 

  • Première question : les chômeurs sont-ils des citoyens et ont-ils des droits ? Ou alors leur état de chômeurs abolit-il les droits attachés à leur citoyenneté ?
  • Deuxième question : Si les chômeurs sont des citoyens et qu’ils sont titulaires de droits, pourquoi alors leur refuser l’exercice de ces droits ?
  • Troisième question : Un droit est soit exercé effectivement soit revendiqué s’il n’est pas exercé effectivement. En quoi la revendication d’un droit au travail est-elle constitutive d’un délit ?
  • Quatrième question : Au titre de notre ordre constitutionnel et au titre des conventions internationales auxquelles notre pays est partie, le droit au travail est un droit de l’Homme. Qui est en infraction vis-à-vis de ces engagements : les pouvoirs publics qui ont failli à satisfaire ce droit où les chômeurs qui les interpellent sur leur manquement ?
  • Cinquième question : Au fond que revendiquent les chômeurs ? Ne revendiquent-ils pas un droit au travail, c’est-à-dire le droit de pouvoir fonder une famille, d’avoir un revenu par lequel ils aideraient les leurs dans le besoin, de vivre de leur labeur, de produire et de construire ? En quoi cela est-il moralement, politiquement ou légalement répréhensible ?
  • Sixième question : La vraie place, la juste place et la place méritée des chômeurs revendiquant un emploi est-elle la prison ou un poste de travail ?

A l’association pour les droits des chômeurs et à toutes celles et tous ceux qui militent en son sein je tiens à dire ceci : le régime politique en place a inversé notre système de valeurs. Il a disqualifié le travail et favorisé la course à l’argent douteux mais facile. Il est plus attaché à entretenir la rente qu’à libérer  la création des richesses ; il est plus sévère envers ceux qui revendiquent l’exercice d’un droit qu’envers ceux qui violent la loi ; il a plus de mansuétude envers ceux qui s’adonnent en toute impunité à la corruption, aux malversations et à la dilapidation des deniers publics qu’envers ceux qui ne demandent qu’à vivre d’un revenu honnêtement, honorablement et justement gagné.

Et j’ajouterai à l’attention de tous ceux qui revendiquent un droit au travail, ici et ailleurs, qu’une société qui tourne le dos à sa jeunesse compromet son avenir ; qu’un pays qui se dispense de la force et des capacités créatrices de sa jeunesse se prive du même coup du moyen le plus innovant et le plus vigoureux de sa prospérité et de son essor ; et qu’un régime politique qui a peur de sa jeunesse et qui n’a de choix pour traiter de ses problèmes qu’entre l’acheter ou la réprimer est un régime politique hors champs et hors de son temps.

J’ai tenu à partager avec vous quelques réflexions au sujet de Ghardaïa et de Ouargla. Je souhaiterai, aussi, si vous me le permettez évoquer Ain Salah, cette ville qui est devenue emblématique d’un débat opportun, utile et indispensable qu’elle a ouvert au sujet du gaz de schiste. Que mes sœurs et frères de Laghouat, Illizi, Tamanrasset, El Oued de me pardonnent de ne pas évoquer ici les problèmes, les privations, les précarités et toutes les formes d’exclusion et de marginalisation que subissent leurs villes respectives. Ce que je sais du grand sud de notre pays est que toutes ses villes et ses villages partagent les mêmes souffrances, subissent les mêmes problèmes et rencontrent les mêmes difficultés. Ce que je sais de l’Algérie, aussi, d’est en ouest et du nord au sud est que ces souffrances, ces difficultés et ces problèmes sont vécus partout de la même manière avec certes plus ou moins de dureté ou d’acuité selon les régions concernées. Je veux dire par là que notre pays tout entier –et sans aucune exception- est victime d’un système politique devenu incapable d’offrir au pays de nouvelles perspectives et de le rassembler autour de nouvelles ambitions ; je veux dire par là aussi que notre pays tout entier –et sans aucune exception- est en léthargie et qu’il souffre d’immobilisme voire de régression ; je veux dire par là, enfin, que notre pays tout entier- et sans aucune exception- accumule les échecs et les retards politiques, économiques et sociaux alors même qu’il dispose abondamment de toutes les capacités et les ressources requises pour prétendre figurer aux premiers rangs des nations avancées et performantes dans le monde.

Monsieur le Président,

Mesdames  et Messieurs,

Je ne vous cacherai pas que je ne suis pas un expert en affaires énergétiques et encore moins dans le domaine du gaz de schiste ; je ne suis pas non plus porté sur les joutes statistiques ; et je suis toujours suspicieux face aux querelles de chiffres. Lorsque des statistiques contradictoires sont agitées et lorsqu’il est fait référence à des chiffres qui s’annulent les uns les autres, j’ai plutôt tendance à croire que cela ne sert qu’à fausser le débat et à masquer les évidences les plus têtues.

A propos du gaz de schiste, je ne vous parlerai pas donc de statistiques, ni de chiffres tout comme je m’abstiendrai de me livrer devant vous à des comparaisons sur les mérites respectifs des technologies disponibles pour son exploitation. Les pouvoirs publics ont suffisamment abusé de cette tactique. Cette tactique n’a eu pour résultat que d’obscurcir le débat au lieu de le clarifier, de détourner l’attention des véritables enjeux pour les porter sur des enjeux secondaires et d’escamoter les véritables questions auxquelles il faudra répondre avant tout : l’exploitation du gaz de schiste est-elle une priorité vitale? Pourquoi la décision d’exploitation du gaz de schiste est-elle intervenue en ce moment précis ? Dans quelle stratégie énergétique globale-si elle existe, mais elle n’existe pas- l’exploitation du gaz de schiste s’inscrit-elle ? Et pourquoi fuir un débat national sur cette question alors même qu’elle est lourde de conséquences non seulement pour les régions concernées mais aussi pour la Nation toute entière.

Pour tenter de répondre à toutes ces questions, je m’en tiendrai donc aux évidences ; et comme toutes les évidences, celles-ci sont irrécusables ; elles sont têtues ; et elles peuvent difficilement être mises en doute.

  • La première évidence est que l’exploitation du gaz de schiste dans les conditions actuelles est mondialement controversée. Si cette question est mondialement controversée c’est qu’un grand problème existe bel et bien et que ce problème n’a pas encore trouvé sa solution. Pourquoi donc ce qui reste controversé dans le monde deviendra-t-il clair, limpide et univoque dans notre pays ? Des pays ont interdit l’exploitation du gaz de schiste dès le départ ; d’autres l’ont autorisé puis ont changé de position et l’ont prohibé ; d’autres encore l’ont permis mais subissent la pression de leurs opinions publiques pour les amener à revenir sur leurs décisions comme cela est le cas même aux Etats Unis, au Canada et en Australie, ces pays pionniers dans l’exploitation du gaz de schiste.

La première évidence donc c’est que l’exploitation du gaz de schiste pose problème dans le monde entier et il est faux de prétendre –comme le font nos gouvernants- que nous serions le seul pays où cette exploitation serait sans risque et sans dangers.

  • La seconde évidence est que les satellites américains nous ont appris depuis deux ans que le Sahara algérien repose sur une véritable mer souterraine d’eau potable dont le volume équivaut aux 2/3 de la mer méditerranée. Cette mer qui n’est pas renouvelable, qui n’a pas de substitut et qui s’est accumulée dans cette région au cours de millions d’années est sans aucun doute – et de loin- la ressource la plus précieuse dont dispose notre pays. Nous pouvons, si cela est nécessaire, nous passer du gaz de schiste ou lui trouver une source d’énergie de remplacement. Par contre nous ne pouvons pas nous passer de cette eau et il n’y a rien d’autre qui puisse la remplacer. En conséquence, est-il bien raisonnable de prendre le risque de polluer cette mer unique et fragile ? Dans cette perspective catastrophique qui reste toujours possible tant que la technologie d’exploitation du gaz de schiste ne sera pas maitrisée, les gains tirés de cette forme d’énergie apparaitraient bien dérisoires en comparaison de la catastrophe irrémédiable qu’ils auraient occasionnée.
  • La troisième évidence est que même les pays ayant autorisé l’exploitation du gaz de schiste se sont dotés de législations et de réglementations précises, rigoureuses et particulièrement contraignantes à l’effet d’encadrer strictement cette exploitation et de la soumettre à un contrôle de tous les instants. Bien plus et pour rassurer leurs opinions publiques inquiètes ou hostiles, ces pays ont rendu publiques ces législations et ces règlementations à large échelle. J’ai personnellement interrogé plusieurs experts nationaux dans le domaine énergétique à ce sujet. Tous m’ont affirmé que de telles législations et règlementations n’existaient pas jusqu’à cette heure dans notre pays. Et là une autre question essentielle se pose : à quelle rationalité- si elle existe-  nos gouvernants ont-ils obéi en l’autorisant l’exploitation du gaz de schiste sans l’astreindre à des législations et à des règlementations contraignantes par simple précaution et compte tenu des risques sérieux qu’elle comporte ?
  • La quatrième évidence concerne le moment choisi par nos gouvernants pour décider l’exploitation du gaz de schiste. Je vous rappellerai deux dates importantes : un Conseil des Ministres s’est réuni le 21 mai 2014- et a autorisé l’exploitation du gaz de schiste. Le 15 juin 2014 c’est-à-dire trois semaines après, les cours du pétrole connaissaient un effondrement brutal et la crise énergétique mondiale commençait.

La logique aurait voulu, face à un tel retournement de la conjoncture énergétique mondiale, que nos pouvoirs publics sursoient à leur décision pour la simple raison que la chute des cours pétroliers rendait l’exploitation déjà couteuse du gaz de schiste non compétitive et non rentable. Et c’est dans cette conjoncture très peu favorable et à un moment où dans les pays ayant autorisé l’exploitation du gaz de schiste, des puits et des champs entiers fermaient par centaines, que nos gouvernants si peu inspirés ont décidé d’aller à contre courant de tout le monde et de persévérer dans l’exploitation du gaz de schiste. Et là aussi une autre question essentielle se pose : nos gouvernants ont-ils tort ou ont-ils raison contre tout le monde ? Leur décision de poursuivre l’exploitation d’une ressource devenue non rentable est-elle plus judicieuse que celle des autres pays ayant pris une décision contraire ?

  • La cinquième évidence est que tous les pays qui ont approuvé l’exploitation du gaz de schiste n’ont pas fuit le débat national à ce sujet. Leurs gouvernements, leurs parlements, leurs médias et leurs centres de recherche spécialisés en ont longuement et largement débattu. Leurs opinions publiques se sont impliquées dans ce débat et ont été tenues dûment informées. Seul notre pays a fait exception à cette règle et c’est dans l’opacité totale qu’il a pris sa décision d’exploitation du gaz de schiste.

Et là aussi de nombreuses questions peuvent être soulevées  et il importe de les poser : Pourquoi donc nos gouvernants ont-ils opté pour l’opacité sur un sujet sensible qui exige un niveau élevé de transparence ? Pourquoi se sont-ils dérobés face à la nécessité d’un débat national sur un sujet aussi vital ? S’ils étaient si sûrs de la justesse et de la rectitude de leur décision, pourquoi n’ont-ils pas pris la peine d’en discuter avec tous les concernés et de les en convaincre ? Et qu’y a-t-il à cacher à nos concitoyennes et nos concitoyens si la décision d’exploitation du gaz de schiste à bel et bien été prise dans l’intérêt général et au service de la prospérité du pays ?

Mesdames et Messieurs,

Je sais que nos politiciens, nos experts et même nos concitoyennes et nos concitoyens se partagent entre ceux qui tiennent nos ressources énergétiques pour une malédiction et ceux qui les considèrent comme une bénédiction divine.

Une ressource naturelle n’est jamais intrinsèquement bonne ou intrinsèquement mauvaise.

Son caractère utile ou dommageable dépend du bon ou du mauvais usage que des femmes et des hommes en font.

Nous avons clairement fait un mauvais usage des ressources énergétiques dont nous avons été comblés. Nous les avons gérées comme une rente à distribuer et non comme des moyens de création d’autres richesses. Et c’est parce que nous avons manqué de vision, de sagesse et de rigueur dans l’utilisation de ces ressources et parce que nous en avons fait un mauvais usage que ces ressources ont fragilisé notre économie au lieu de la consolider et qu’elles ont installé notre pays dans un état de dépendance au lieu de le doter de capacités de création de richesse.

Je crains qu’avec le gaz de schiste nous ne soyons en train d’emprunter la même mauvaise voie et que nous nous apprêtions à faire le même mauvais usage de cette ressource non conventionnelle comme nous l’avons, malheureusement, fait avec les ressources énergétiques conventionnelles.

Les ressources naturelles sont le bien de toute la collectivité nationale. Elles ne sont pas la propriété d’un homme, d’un groupe particulier ou d’un pouvoir politique quel qu’il soit qui peuvent en disposer comme bon leur semble.

La communauté nationale a son mot à dire sur l’exploitation, la valorisation, la gestion et la destination de ces ressources. Elle doit se sentir partie prenante dans toutes les décisions sur ces ressources. Et elle doit être en position de contrôler l’usage qui est fait de ces ressources et d’en demander des comptes.

La citoyenneté n’a de sens que si elle permet  à toutes les algériennes et à tous les algériens de participer à la prise des décisions qui les concernent directement, de contrôler ce qui se fait en leur nom, de pouvoir engager la responsabilité de ceux qui gèrent les affaires publiques et d’astreindre à la reddition des comptes tous ceux auxquels est confiée la bonne gestion des deniers publics.

Cette voie est celle de la citoyenneté réhabilitée et accomplie. Le mérite –tout le mérite d’Ain Salah- est de nous avoir mis sur cette voie.

 

Je vous remercie.

Articles connexes